Matériaux pour la recherche philosophique
Réflexions sur l’institution scolaire et l’enseignement

La réforme du CAPES : un enseignement coupé de la recherche et une pédagogie vidée de son contenu disciplinaire

- Après le Communiqué de la Société Française de Philosophie, exprimant sa consternation devant les projets de réformes publiés en novembre, une prise de position des membres du jury du CAPES externe de philosophie, des enseignants, chercheurs et étudiants en philosophie a été rendue publique. Vous trouverez ci-dessous le texte de cette position, ainsi que l’adresse où vous pouvez envoyer votre signature.
- Texte et signataires
- Texte des projets de réforme : Concours ; Master MEEF
- Communiqué de la SO.P.PHI
- Communiqué du SNES
- Communiqué du SNFOLC

POSITION
DES MEMBRES DU JURY DU CAPES EXTERNE DE PHILOSOPHIE, DES ENSEIGNANTS, CHERCHEURS ET ÉTUDIANTS EN PHILOSOPHIE

Nous avons pris connaissance du projet de réforme du CAPES et des masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) par la DGESCO-DGSIP-DRH. Nous tenons à exprimer notre opposition résolue à un tel projet qui, s’il venait à être adopté, aurait des conséquences extrêmement dommageables sur l’enseignement de la philosophie au lycée et à l’université comme sur les étudiantes et étudiants préparant les concours.
Ce projet prévoit en effet de réduire drastiquement la part disciplinaire du concours, en la cantonnant à une épreuve sur quatre et à un sixième de la note globale. Les autres épreuves nouvellement créées ne consisteraient qu’en une évaluation des capacités des candidates et candidats à « animer » des séquences au contenu préfabriqué, à se « positionner en fonctionnaire » et à « incarner et verbaliser les valeurs de la République ». Le poids désormais écrasant et la teneur de ces épreuves non disciplinaires reposent sur un contresens tenace, selon lequel on pourrait séparer la capacité disciplinaire et la capacité pédagogique. Ce contresens est en profond décalage avec le BO spécial n°8 du 25/07/2019 qui stipule : « L’enseignement de la philosophie a pour but de former le jugement critique des élèves et de les instruire par l’acquisition d’une culture philosophique initiale. Ces deux objectifs sont étroitement liés : le jugement s’exerce avec discernement quand il s’appuie sur des connaissances maîtrisées ». Nous rappelons qu’une pédagogie vidée de son contenu disciplinaire priverait d’un véritable accès à la culture philosophique une écrasante majorité des élèves, qui ne disposent que de l’école pour y parvenir. La réforme accentuerait donc les inégalités et réserverait à une élite un savoir que nous voulons, en raison de notre attachement à l’école républicaine, accessible à tous.
En corrélation avec cette réforme des épreuves du concours, le master MEEF, que les étudiantes et étudiants seraient contraints d’intégrer dès la rentrée 2020, serait rénové : seuls 15% de la formation seraient désormais consacrés à la recherche, 30% étant réservés à la pédagogie et 45% aux champs « didactique, valeurs de la République, cadre de travail, droits et obligation des fonctionnaires ».
Cette réforme dessine le portrait-robot d’un enseignant condamné à transmettre pendant l’intégralité de sa carrière ses acquis de Licence, sans ouvrir ses élèves à l’élaboration de savoirs nouveaux ; or ce portrait ne correspond ni aux enseignants d’aujourd’hui, ni à ceux que nous voulons pour demain. Elle signifierait en outre une précarisation accrue des étudiantes et étudiants, puisqu’elle imposerait une charge de travail considérable (en M2, six heures hebdomadaires « en alternance », très peu rémunérées, en responsabilité devant les classes), ce qui interdirait tout emploi de subsistance, même à temps partiel. Pour les boursières et boursiers, cela aggraverait les ravages de la mastérisation du CAPES de 2013 : celle-ci a déjà fait disparaître les bourses sur critères sociaux pour les étudiantes et étudiants qui souhaitent préparer les concours de recrutement. Si, pour conserver leur bourse, les étudiantes et étudiants choisissaient un master recherche, ils ne pourraient plus, comme c’est encore le cas, passer le CAPES en parallèle : son obtention supposerait en effet une préparation très spécifique et dispensée par les seuls INSPE. Ils seraient donc condamnés à la contractualisation dans l’enseignement secondaire ou supérieur. Comment croire encore à la vertu des bourses en matière de réduction des inégalités sociales ? Elles ne feraient au contraire que les renforcer, car la préparation du CAPES serait entièrement conditionnée au niveau de revenu des parents, qui n’auraient plus qu’à en assurer intégralement le financement.
Un autre élément préoccupant de cette réforme réside dans le fossé inédit que celle-ci créerait entre le CAPES et l’agrégation : contrairement à ce qui est le cas actuellement, les étudiantes et étudiants de master MEEF n’auraient plus la possibilité de présenter conjointement les deux concours. Pour les mêmes raisons, les candidates et candidats aux concours ne pourraient plus, de fait, poursuivre leurs recherches. Les étudiantes et étudiants, anticipant naturellement cette évolution, déserteraient alors des masters recherche déjà très fragilisés pour tenter d’obtenir un emploi stable et un peu rémunéré. Ces masters finiraient donc par disparaître des départements de philosophie, en particulier dans la plupart des universités situées hors du pôle parisien, alors même que l’égalité territoriale a une place majeure parmi ces « valeurs de la République » que prétend promouvoir la réforme. Ceci conduirait à un clivage, tout à fait contraire au sens même de notre discipline, entre une recherche déjà très menacée et un enseignement secondaire au rabais et précarisé. C’est l’existence institutionnelle même de la philosophie qui se trouve de la sorte clairement menacée.
C’est pourquoi les membres du jury du CAPES externe de Philosophie, informés de ce projet qui concerne leur mission de jury de concours, en demandent le retrait pur et simple. Ils réaffirment leur attachement aux épreuves de dissertation et d’explication de texte telles qu’ils les pratiquent et les évaluent : celles-ci ont suffisamment fait leurs preuves en tant que modalités de recrutement et constituent historiquement des conditions cruciales de l’exigence et de la rigueur de l’enseignement comme de la recherche dans le champ de la philosophie en France. Ils réaffirment leur attachement au concours dans son intégralité. Ils demandent que le sort des étudiantes et étudiants de philosophie dont ils ont avec d’autres la charge, dans les masters d’enseignement comme de recherche, soit significativement amélioré et que la formation aujourd’hui dispensée dans les masters MEEF soit profondément revue au profit des contenus disciplinaires et de la recherche. Ils appellent tout collègue et toute étudiante ou étudiant de philosophie à rejoindre cette position, en signant le présent texte.


Pour signer, envoyez vos prénom, nom, qualité (étudiante ou étudiant, professeure ou professeur, MCF, HDR, Professeure ou Professeur des Universités, membre ou rattaché(e) à un centre de recherches, etc., + établissement, université ou laboratoire, ville) et votre appartenance présente ou passée à un jury de recrutement (CAPES, agrégation, externe ou interne ; concours d’entrée à l’École normale supérieure, Paris ou Lyon) à Capesposition2020@gmail.com

Présentation

, par  Antoine Leandri

Ce site, qui contient une bibliothèque d’oeuvre philosophiques numérisées (initialement créée pour le site de philosophie de l’académie de Créteil, où l’on peut en trouver une première version, développée de façon indépendante), mettra également en ligne des bibliographies, des études et des recueils de textes.
Une rubrique (destinée à être développée) sur l’enseignement philosophique dans le secondaire et en CPGE propose des articles visant à ouvrir des discussions sur les conditions d’exercice de cet enseignement, son "évaluation", ses transformations éventuelles sous l’effet des réformes et des évolutions de l’école, ses finalités.
Il sera également ouvert à des réflexions sur l’enseignement secondaire en général et sur les classes préparatoires aux grandes écoles.

Antoine Leandri
Administrateur du site

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  • samedi 25 janvier 2020

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